La naissance du CARI St-Laurent.
Par Sabine Eid
Depuis 1976, je travaillais au Centre Social d'aide de Montréal; mon travail consistait à accueillir, aider à installer et accompagner les nouveaux immigrants.
Étant immigrante moi-même, j'ai ressenti durant les premières années à Montréal une immense solitude. Nous étions une famille avec de très jeunes enfants et nous ne connaissions personne! C'était début 1967. Nous étions de langue française et mon mari avait un diplôme d'ingénieur reconnu .... nous avions même quelques économies.
Et pourtant.. la solitude était lourde. La suppression du réseau familial habituel complique la vie, nous rend très démunis. Je suis devenue enceinte de mon troisième enfant un peu après mon arrivée..et mon grand cauchemar était : Que vais-je faire des deux aînés lorsque je devrais partir d’urgence à l’hôpital ? Je n’avais pas de mère…belle mère…sœur… pour m’aider. Je ne connaissais personne.
Nous fîmes connaissance d'une jeune fille québécoise, qui devint notre point de référence. J'ai découvert ainsi le grand support que pouvait procurer un geste, un conseil de quelqu'un d'ici.
C'est pourquoi quelques années plus tard en 1973 lorsque les enfants furent tous à l'école, j'ai décidé d'offrir bénévolement mon aide aux nouveaux arrivants. J'avais vécu ce désarroi du début. Je savais ce que pouvaient ressentir ces familles qui débarquaient ici. Si, en plus ce cela, ces immigrants ne parlaient pas la langue française ou anglaise et venaient d'une culture très différentes de la nôtre , le choc en était encore plus brutal. Je me suis donc engagée comme bénévole au Centre Social d'Aide aux immigrants, une journée par semaine.
Après 3ans de bénévolat, le centre m'engageait officiellement comme employée rémunérée.
Dans les années 1978-1979, de nombreuses familles du sud-est asiatique commencèrent à arriver et beaucoup d'entre elles furent installées à ville Saint-Laurent, vu l'arrangement que nous avions pu faire avec un gros propriétaire d'immeuble, dans un quartier populaire de la ville.
Dans mon travail au Centre nous nous partagions la tâche un peu par groupe ethnique, certaines se spécialisant avec les africains, d'autre les Asiatiques, d'autres encore les Latino-Américains,etc...
Personnellement je m'occupais beaucoup des asiatiques, mais ils étaient installés aux quatre coins de la ville ce qui ne facilitait pas les visites.
C'est alors que je demandais à la directrice du Centre de travailler plutôt par quartier afin de pouvoir sensibiliser le milieu à l'arrivée de ces nouvelles familles et simplifier les démarches.
La direction me donna carte blanche à Saint-Laurent et c'est ainsi qu'en 1979 je commençais à faire le tour des institutions et organismes de Saint-Laurent afin de les sensibiliser à l'arrivée de ces nouvelles familles, de langue et de cultures très diverses et différentes de la nôtre.
« Leurs services étaient-ils adaptés à cette nouvelle clientèle? ».
Le « Comité Immigrant » fut créé, avec, comme participants: la Commission scolaire, la Ville de Saint-Laurent, le département de Santé communautaire, le Centre de bénévolat, le YMCA et moi, sous le chapeau du C.S.A.I. (Centre Social d’Aide aux Immigrants).
Ce fut le début d’une très belle collaboration. Je fus ainsi approchée par le département de santé communautaire pour dénicher deux personnes d’origine asiatique, ayant une formation médicale dans leur pays pour se joindre à un nouveau service d’assistance médicale. Une Cambodgienne (infirmière) et une Vietnamienne qui venait de terminer ses études de médecine à Saigon, furent engagées.
Quelques années plus tard, je conseillais d’embaucher une Laotienne, vu le nombre de familles laotiennes qui s’installaient à Saint-Laurent. Nous devenions « la référence » pour les services à mieux adapter.
Mon bureau étant en pleine ville et donc très loin de ce quartier (le métro n’y arrivait pas à l’époque), les diverses institutions m’offraient un bureau et un téléphone, en rotation, une fois à l’école Enfant Soleil, une fois au Département de santé, à la Municipalité. Mais c’était compliqué lorsqu’une famille voulait me rencontrer. La plupart de mes rencontres se faisait donc dans les familles mêmes…Je parcourais les rues Crevier, Décarie et Ouimet du matin au soir, transportant mon bureau dans mon sac. C’était un travail de rue, un travail de quartier
Je fus très bien reçue par toutes ces familles qui voyaient que j’étais là pour les aider, plaidant leur cause auprès d’un propriétaire malhonnête, auprès d’un concierge arrogant de l’école dont ils ne comprenaient pas le fonctionnement.
Notre « Comité immigrant » s’agrandit de plusieurs autres organismes intéressés à s’impliquer auprès de ces nouvelles communautés. Plusieurs projets furent mis sur pied, conjointement par deux, trois ou quatre de ces organismes, concernant l’hygiène, la santé, les enfants, etc.
Les ministères (Fédéral et Provincial) nous suivaient du regard, de même que la municipalité qui s’est vite rendue compte de l’efficacité de nos projets.
C’est ainsi qu’en 1988, étant habituée à travailler avec les 2 ministères de l’immigration, je leur posais la question : « Si nous créons un Centre d’accueil, un point de service à Saint-Laurent, est-ce que vous nous soutenez financièrement? »
J’étais toute la journée dans les rues de Saint-Laurent et mon bureau se trouvait à une heure de bus de là, en pleine ville, près d’Atwater. Cela n’avait aucune allure.
Plusieurs personnes à Saint-Laurent me découragèrent de faire cette démarche : « Cela ne marchera pas… C’est trop compliqué…La Ville ne vous soutiendra pas car elle n’apprécie pas l’arrivée des ces familles réfugiées… ».
Mais ma question aux deux Ministères reçut une réponse immédiate : « Oui! Cela devient un besoin, vous avez fait la preuve du travail en concertation. Cela nous plaît. Faites un projet et présentez-le nous! »
C’est ainsi qu’en 1988, notre Comité immigrant mit sur pied le projet « CARI Saint-Laurent (Centre d’Accueil et Références pour Immigrants de Saint-Laurent).
En décembre 1988 nous étions incorporé et en janvier 1989 CARI ouvrait ses portes avec une employée, rapidement rejointe par deux autres, dont l’une était cambodgienne, vu le nombre de familles de cette nationalité. Le CLSC (Centre local de santé communautaire) nous hébergeait gratuitement vu les nombreux services réciproques.
Le CARI est donc un organisme créé par le milieu. Il est le produit de la concertation d’organismes qui en ont senti le réel besoin et l’ont soutenu. Personne ne créait « son organisme » avec « son job assuré ». On créait un nouveau point de service avec du nouveau personnel. J’avais autour de moi pour la fondation du CARI :
Ce comité fondateur fut le 1er Conseil d’administration de l’organisme.
J’étais personnellement présente tous les jours pour former et guider les nouvelles employées, mais je restais une employée du C.S.A.I. Ma directrice me prêtait au CARI, du moins pour ses débuts, jusqu’à ce qu’il puisse voler de ses propres ailes et prendre complètement en charge la population immigrante de Saint-Laurent.
Cela dura deux ans. Mais le CARI, qui avait dans son Conseil d’administration les organismes qui l’ont aidé à naître fut victime de la confiance de ceux-ci…De plus en plus de clients lui étaient référés, de plus en plus de services furent donnés, de plus en plus d’appels de collaboration furent lancés. En plus, du service d’accueil, d’aide à l’installation, d’accompagnement, se greffèrent des cours de français, une halte-garderie et de l’aide à la recherche d’emploi. Le CARI grossissait. L’équipe dut s’agrandir, la petite comptabilité du début dut se moderniser car les bailleurs de fonds (les deux gouvernements et la Ville de Saint-Laurent) exigeaient des rapports détaillés et par projet.
Les services se diversifiaient et s’amélioraient mais il fallait sans cesse se battre pour un financement adéquat. De nombreux organismes rendant des services de première ligne à la population en général, dès qu’il s’agissait d’une famille qui avait des problèmes de langue ou d’adaptation, nous l’envoyait. Et cela, sans nous financer. Nous devenions vite les dispensateurs de services difficiles que les autres étaient incapables de rendre. Lorsqu’une famille avait un problème dans le domaine de la santé, les hôpitaux nous l’envoyaient ou exigeaient notre présence, en nous référant au financement du Ministère de l’Immigration, qui lui, renvoyait la balle aux hôpitaux en disant : « Non! La santé c’est vous. » Ceci se passait dans tous les domaines. Chacun rejetant la balle aux autres. Ce fut une grosse partie du travail, au CARI, d’assurer un financement VIABLE, faire des ententes de services financés par ceux qui les demandaient. Nous étions de plus en plus sollicités à des Tables de concertation. Mais si nous étions à ces rencontres, nous n’étions pas au bureau ou avec les familles. Le travail devenait lourd. C’est ainsi que j’approchais le Ministère provincial de l’Immigration en leur disant que je travaillais pour le CARI mais que j’étais toujours rémunérée par le CSAI. Il y avait un illogisme. Je ne savais plus pour qui je travaillais!
C’est ainsi que mon poste fut officiellement transféré au CARI et que je dirigeais l’organisme, toujours en compagnie de la toute première responsable du CARI, engagée au début.
Depuis lors, l’organisme ne fit que s’agrandir, se diversifier et obtenir l’appui des collaborateurs et de la population. Des services comme : l’aide aux femmes, en contrant leur isolement et le secteur de l’Emploi (trouver un premier travail), se développèrent de plus en plus. Le secteur de Francisation avec des cours adaptés à des populations très différentes furent multipliés et encouragés par le ministère. Certains cours s’adressaient à des analphabètes dans leur langue, d’autres à des diplômés universitaires. Les programmes s’adaptaient et certains professeurs faisaient de l’apprentissage du français à travers l’éducation populaire.